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L'énigme des 79,1 jours : enquête sur une anomalie cachée dans 4,7 millions de bilans

L'énigme des 79,1 jours

Il y a deux ans, en explorant les bilans de millions d'entreprises françaises, j'ai tracé une carte de densité toute simple : en abscisse le DSO (Days Sales Outstanding, le délai moyen de paiement des clients, en jours), en ordonnée le chiffre d'affaires. Sur 4,7 millions de liasses fiscales, on voit d'abord trois murs verticaux lumineux, à 30, 60 et 90 jours : les délais de paiement classiques des factures en France (la loi LME plafonne d'ailleurs à 60 jours).

Mais entre le mur des 60 et celui des 90, un quatrième trait apparaît, là où on n'attend rien — autour de 79 jours. Il m'a donné envie de zoomer. Et en zoomant, ce trait s'est révélé être un mur net comme une lame, à une valeur précise — 79,1 jours :

Animation zoom de la heatmap vers le mur de densité à 79,1 jours

En comptant simplement combien d'entreprises tombent sur chaque valeur entre 76 et 93 jours, le pic crève l'écran — et son voisin à 90 aussi :

0 200 400 600 800 76 78 80 82 84 86 88 90 92 DSO — crédit clients (jours) 79,1 90

Un délai de paiement, c'est censé être étalé : 28 jours pour l'un, 63 pour l'autre… Pas un pic chirurgical à 79,1 partagé par des centaines d'entreprises. Voici l'enquête — qui m'a fait fausse route une fois avant d'aboutir.

Indice n°1 : des loueurs d'habitation

En isolant précisément le mur (et en le comparant à un groupe témoin de même taille), un profil écrase tout le reste :

Profil des entreprises du mur Part dans le mur Sur-représentation
NAF 68.20A — location de logements 57 % ×19
NAF 68.20B / 68.32A — autres locations, gestion immo ~14 % ×3 à ×9
Forme SARL 89 %
Créées autour de 2004–2008 majorité

Le mur, ce sont des bailleurs résidentiels — de petites sociétés qui louent des logements. Et c'est là le premier paradoxe : dans la location, le DSO médian est de ~1,4 jour (un loyer se paie d'avance). Ces sociétés à 79 jours ne sont donc pas la norme de leur secteur ; elles partagent toutes exactement la même valeur, année après année, qu'elles fassent 10 000 € ou 100 000 € de loyers. Ce n'est pas un comportement de paiement : c'est une règle de calcul.

Indice n°2 : le « peigne » caché

En regardant la distribution complète du DSO, on découvre que certaines valeurs reviennent des dizaines de milliers de fois, pile sur des multiples de 30 :

0k 5k 10k 15k 20k 25k 30k - - - niveau « hors peigne » (~737 liasses) 21k 30 1 mois 12k 60 2 mois 8k 90 3 mois 3k 120 4 mois 2k 150 5 mois 2k 180 6 mois 843 210 7 mois 888 240 8 mois 759 270 9 mois 7k 300 10 mois 639 330 11 mois 29k 360 12 mois DSO (jours) — multiples de 30

360 jours revient près de 30 000 fois ; 30, 60, 90, 180, 300 jours culminent loin au-dessus du niveau normal. Ce sont des artefacts purs : la créance vaut un nombre entier de mois de loyer (360 jours = un an entier de CA en créances). Le 79,1 est l'intrus non-rond de ce peigne. Pour comprendre, il a fallu descendre dans la liasse brute — et la clé, c'est la TVA.

La résolution : une TVA qu'ils n'ont jamais facturée

D'abord, un point comptable contre-intuitif : le poste « Clients et comptes rattachés » du bilan est enregistré TTC — c'est normal, c'est ce que le client doit vraiment, TVA comprise (cette TVA, la société la reverse ensuite à l'État). En face, le chiffre d'affaires est en HT. Pour comparer ce qui est comparable, le calcul du DSO retire la TVA des créances :

DSO = (Clients TTC ÷ 1,20) ÷ Chiffre d'affaires HT × 360

Sur une société assujettie à la TVA, ça marche parfaitement. Prenons une SCI commerciale dont les créances varient :

Poste « Clients » Chiffre d'affaires ÷1,2, ×360 DSO
1 980 € (= 1 650 HT × 1,2) 19 800 € 1 mois 30 jours
5 940 € (= un trimestre TTC) 19 800 € 1 trimestre 90 jours

Voilà tout le peigne : 1 mois de loyer TTC → 30 jours, un trimestre → 90, un an → 360. Le ÷1,2 est correct… tant qu'il y a de la TVA.

Et c'est là que le mur des 79,1 livre son secret. La location de logements (NAF 68.20A) est une location nue d'habitation : elle est exonérée de TVA (article 261 D du CGI). Le loyer résidentiel n'a pas de TVA. Le poste « Clients » de ces bailleurs est donc déjà en HT — mais le calcul lui retire quand même 20 % de TVA, qui n'existent pas.

Exemple réel, la SCI ALERIA : clients 7 170 € sur 27 177 € de loyers → un délai réel de 95 jours (≈ un trimestre de loyer en attente, normal pour un bail payé au trimestre). Le pipeline divise quand même par 1,2 :

95 ÷ 1,20 = 79,1 jours

Voilà le mur. Le 79,1, c'est le délai réel (~95 jours) de bailleurs sans TVA, à qui on applique une correction de TVA fantôme. Ça unifie toute l'image :

  • Bailleurs commerciaux (avec TVA) → créances TTC → le ÷1,2 est juste → ils tombent sur le peigne rond (30, 90, 360…).
  • Bailleurs résidentiels (sans TVA) → créances déjà en HT → le ÷1,2 est parasite → ils tombent à côté du peigne, sur 79,1.

Le mur, c'est littéralement le peigne décalé par une TVA imaginaire, peuplé d'une population homogène de petits loueurs d'habitation — d'où la finesse parfaite du trait.

La morale de l'histoire

Un pic net dans un ratio financier n'est presque jamais un comportement réel — c'est l'empreinte d'une convention de calcul. Ici, 4 460 liasses affichent « 79,1 jours de délai client » : aucune n'attend réellement 79 jours d'être payée. Ce sont des bailleurs résidentiels dont le ratio se fait retirer une TVA qu'ils n'ont jamais facturée. Même un calcul juste pour 99 % des entreprises (retirer la TVA des créances) devient faux sur une niche — les exonérés — et fabrique un mur fantôme.

C'est exactement le genre de piège qu'il faut débusquer avant de tirer la moindre conclusion d'une base de données financière — et pourquoi, sur Numbers.Finance, on lit les chiffres avec ce niveau de méfiance.

Énigme repérée il y a deux ans, résolue à coups de 4,7 millions de liasses, d'un zoom, et d'une TVA imaginaire. 🙂

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